En 1922, les fermiers du Dakota étaient confrontés à un problème qui aurait rendu fou n'importe quel vétérinaire : leurs vaches mouraient en se vidant de leur sang après les interventions les plus banales. Imaginez la scène : vous emmenez votre vache préférée pour un simple écornage - l'équivalent bovin d'une manucure - et elle meurt d'hémorragie quelques jours plus tard. Vingt-et-une vaches sur vingt-deux dans certaines fermes. Les banquiers saisissaient les terres, les familles fuyaient vers les villes, et personne ne comprenait ce qui tuait ces animaux. Cette histoire rocambolesque, qui va nous mener d'un fermier obstiné avec une vache morte dans son camion jusqu'aux cabinets du président Eisenhower, commence par le mystère le plus déroutant qui soit : comment des bêtes robustes peuvent-elles soudain perdre leur sang lors des soins vétérinaires de routine ?
📖 Dans cette histoire
- 1. Le Mystère des Vaches qui Saignent (1920-1933)
- 2. L'Expédition Épique d'Ed Carlson (Février 1933)
- 3. Karl Paul Link : L'Obsession du Scientifique (1933-1940)
- 4. Du Laboratoire au Poison (1948)
- 5. Le Conscrit qui Fuit la Corée (4 avril 1951)
- 6. De l'Accident au Protocole Médical (1951-1954)
- 7. L'Ironie Cruelle de l'Inventeur (1955)
- 8. Eisenhower et la Consécration (Septembre 1955)
- 9. Le Mystère Mécanistique de la Warfarine (1954-1978)
- 10. L'Ère Moderne (1980s-2025)
- 11. Conseils Médicaux 2025 : L'Usage Moderne de la Warfarine
Le Mystère des Vaches qui Saignent (1920-1933)
L'Hécatombe Silencieuse
L'hiver 1921-1922 dans le Dakota du Nord et l'Alberta ressemblait aux descriptions bibliques des plaies d'Égypte. Une épidémie mystérieuse décimait le bétail : les vaches mouraient d'hémorragies inexpliquées, saignant à mort après les procédures les plus banales.
Frank Schofield, vétérinaire canadien méticuleux, découvrait des scènes qui défient l'entendement. Dans une ferme : 21 vaches sur 22 mortes après un simple écornage - l'ablation des cornes, procédure vétérinaire de routine normalement sans danger.
Les fermiers étaient dévastés. Le bétail représentait leur seule richesse dans ces territoires reculés, et cette épidémie mystérieuse anéantissait des générations de travail en quelques jours. Les banques saisissaient les terres, les familles émigraient vers les villes. Mais personne ne comprenait ce qui tuait ces animaux.
Le Foin Maudit
Schofield était un homme de science, pas un homme à accepter les explications surnaturelles que murmuraient les fermiers. Il soupçonnait l'alimentation, mais laquelle ? Dans ces régions, l'hiver rigoureux obligeait à stocker d'énormes quantités de fourrage varié. Foin de prairie, avoine, trèfle doux - tous semblaient suspects.
Mais cette année-là, les pluies tardives avaient compliqué la récolte. Beaucoup de fermiers avaient rentré leur foin encore humide. Dans les greniers mal ventilés, ce foin avait moisi, développant cette odeur douceâtre caractéristique de la fermentation.
Schofield eut une intuition. Il sépara méticuleusement les tiges saines et pourries d'un même ballot de foin, les donna à deux lapins différents dans des cages séparées. Pendant une semaine, il les observa quotidiennement. Le lapin qui avait mangé les tiges pourries développa des ecchymoses spontanées, puis mourut d'hémorragie interne. L'autre prospérait.
Le coupable était identifié : le trèfle doux moisi. Mais identifier le problème et le résoudre sont deux choses différentes.
Le trèfle doux moisi : quand le fourrage devient poison mortel pour le bétail
L'Impasse Économique
Et ils avaient raison : pendant des décennies, ce fourrage avait nourri leurs troupeaux sans problème. La réponse était dans la chimie de la fermentation, mais en 1922, personne ne pouvait l'expliquer. Les vétérinaires ne pouvaient que conseiller : "Cessez de donner ce foin à vos bêtes."
Conseil impossible à suivre. Les fermiers n'avaient pas les moyens d'acheter un autre fourrage en plein hiver. Ils continuaient à nourrir leurs bêtes avec ce foin mortel, faute d'alternative, regardant impuissants leurs troupeaux s'affaiblir et mourir.
L'Expédition Épique d'Ed Carlson (Février 1933)
Un Fermier Têtu
Ed Carlson était un fermier têtu du Wisconsin qui ne croyait pas aux explications des vétérinaires sur cette maladie du trèfle. Propriétaire d'une exploitation près de Deer Park, dans le nord-ouest du Wisconsin, il avait perdu la plupart de son cheptel pendant l'hiver 1933.
Le Chargement Macabre
Par un samedi glacial de février 1933, Carlson prit une décision qui changerait l'histoire de la médecine. Il chargea son camion de façon pour le moins inhabituelle : une vache morte qu'il avait conservée dans la neige, un bidon de lait rempli de sang qui refusait obstinément de coaguler, et cent livres de trèfle moisi soigneusement empaquetées.
Direction Madison, capitale du Wisconsin, pour un voyage de 320 kilomètres dans une tempête de neige. Carlson voulait voir ce fameux vétérinaire d'État dont tout le monde parlait, celui qui prétendait comprendre cette maladie mystérieuse.
La Porte Providentielle
Arrivé à l'université après six heures de route dans le blizzard, Carlson découvre que tous les bureaux sont fermés. C'est samedi, et l'administration universitaire ne travaille pas le week-end.
Désespéré, trempé par la neige fondue, il erre dans les couloirs déserts du bâtiment d'agriculture. Toutes les portes sont verrouillées. Il s'apprête à repartir bredouille quand il aperçoit, au fond d'un couloir, une seule porte entrebâillée. De la lumière filtre en dessous.
Cette porte donne sur le laboratoire de Karl Paul Link.
Karl Paul Link : L'Obsession du Scientifique (1933-1940)
L'Homme aux Deux Obsessions
Karl Link n'est pas un scientifique détaché étudiant des problèmes abstraits. Cet homme de 40 ans, aux cheveux déjà grisonnants et aux lunettes cerclées d'acier, est né d'un ministre luthérien d'origine allemande à LaPorte, Indiana. Mais la tragédie des fermiers du Wisconsin le touche personnellement : cette épidémie mystérieuse frappe au cœur de l'économie rurale qu'il connaît bien.
Diplômé en chimie agricole de l'Université du Wisconsin, Link avait étudié en Europe avec les plus grands biochimistes de l'époque. Spécialiste reconnu du métabolisme animal, il était exactement l'homme qu'il fallait pour résoudre cette énigme. Quand Carlson débarque dans son laboratoire avec sa macabre cargaison, Link y voit l'occasion de mener une chasse scientifique obsessionnelle qui va définir sa carrière.
Karl Paul Link (1901-1978) : le biochimiste obstiné qui va traquer la molécule tueuse pendant 7 ans
Karl Link confirme le diagnostic en examinant le sang non coagulé. La maladie du trèfle doux frappe encore. Mais contrairement à ses collègues vétérinaires qui se contentent de conseiller d'éviter ce fourrage, Link voit dans cette tragédie une énigme scientifique fascinante à résoudre.
Cette rencontre fortuite avec Carlson va orienter les six années suivantes de sa carrière scientifique (1933-1939). Link décide de consacrer son laboratoire à identifier la molécule responsable de cette maladie mystérieuse.
La Traque Moléculaire
Link constitue une équipe de chimistes obstinés. Harold Campbell, son étudiant le plus doué, commence par broyer des tonnes de trèfle moisi dans des solutions d'éther et d'alcool. Pendant des mois, ils concentrent, purifient, testent sur des lapins. Des centaines de lapins.
En 1936, Campbell parvient enfin à isoler 6 milligrammes de cristaux purs d'une substance inconnue. Six milligrammes ! Après trois ans de travail acharné. Ces cristaux microscopiques, injectés à un lapin, provoquent des hémorragies massives.
Ils tiennent le coupable, mais ils n'en ont presque rien. Il faut davantage de matière pour analyser la structure de cette molécule mystérieuse.
Mark Stahmann prend alors le relais avec une extraction industrielle. Pendant quatre mois, il traite des quantités phénoménales de foin pourri dans des cuves de solvants. Résultat : 1,8 gramme de substance pure, suffisant pour commencer l'analyse structurale.
La Découverte de 1939
En juin 1939, Harold Campbell, étudiant de Link, parvient enfin à isoler le coupable : la dicoumarol, composé formé quand les coumarines naturelles du trèfle fermentent en présence de champignons microscopiques. Le foin sain contient des coumarines inoffensives. Mais quand il moisit, ces coumarines se transforment en dicoumarol, un anticoagulant redoutable.
Link comprend immédiatement le potentiel révolutionnaire de cette découverte. Si cette substance peut faire saigner des vaches à mort, elle pourrait peut-être, à doses contrôlées, empêcher la formation de caillots chez l'humain. Les thromboses et embolies tuent des milliers de personnes chaque année. Et si le poison du trèfle pouvait devenir un médicament ?
Du Laboratoire au Poison (1948)
À partir de 1945, Link et son équipe développent des dizaines de variantes synthétiques de la dicoumarol, modifiant sa structure moléculaire pour créer un anticoagulant plus efficace et prévisible. En 1948, le composé numéro 42 s'avère particulièrement redoutable sur les rats de laboratoire. Link sait que cette molécule provoque des hémorragies mortelles et que la vitamine K peut les arrêter - mais il ignore encore le mécanisme enzymatique précis de cette action.
Il lui faut un nom commercial accrocheur. Link combine l'acronyme WARF (Wisconsin Alumni Research Foundation, qui finance ses recherches) avec la terminaison "arine" du mot coumarin. La warfarine est née.
1954 : Karl Link présente sa découverte, de poison à rats à médicament révolutionnaire
La naissance d'un poison parfait
En 1948, elle devient le poison à rats le plus vendu d'Amérique. Les rongeurs l'ingèrent sans méfiance - elle est inodore, insipide, et ne tue pas immédiatement. Les rats reviennent plusieurs fois s'empoisonner, puis meurent discrètement d'hémorragie interne quelques jours plus tard, sans alerter leurs congénères.
Le Conscrit qui Fuit la Corée (4 avril 1951)
La Peur du Combat
L'histoire prend un tournant inattendu le 4 avril 1951. EJH, conscrit de 22 ans mobilisé pour la guerre de Corée, ne supporte pas l'idée du déploiement au combat. Dans sa détresse, il échafaude un plan qu'il croit radical : s'empoisonner avec du poison à rats pour échapper définitivement à son service militaire.
Son poison de choix ? Du d-CON, poison à rats commercial à base de warfarine qui cartonne dans les foyers américains depuis 1950. EJH raisonne simplement : si ce produit tue les rats, il peut le tuer aussi.
L'Empoisonnement Méthodique
Pendant cinq jours consécutifs, le conscrit suit scrupuleusement les instructions sur l'emballage d-CON - mais au lieu de les appliquer aux rats, il se les applique à lui-même. Il avale 567 milligrammes de warfarine au total, soit un paquet entier de poison.
Le plan semble logique : mort discrète par hémorragie interne, sans violence visible.
Mais la warfarine est un poison terriblement lent. Après plusieurs jours, EJH réalise l'horrible vérité : ce produit lui donne trop de temps pour angoisser sur sa décision, trop de temps pour imaginer les souffrances de l'agonie. Il panique et change d'avis.
L'Hôpital de la Dernière Chance
Le 4 avril 1951, le jeune homme débarque au Naval Hospital de Philadelphie dans un état pitoyable. Le sang jaillit de ses narines, il se tient le ventre, plié en deux par la douleur. Les infirmières ont du mal à l'installer sur un brancard tant il saigne.
Les médecins sont perplexes. Aucun traumatisme apparent, mais des hémorragies massives. Suspicion d'empoisonnement.
Quand le conscrit devient lucide, il avoue son geste. Empoisonnement à la warfarine, dose massive, tentative de suicide ratée par peur de souffrir.
La Révolution Involontaire
L'équipe soignante lui administre massivement de la vitamine K. Depuis dix ans, ce "miracle des années 1930" sauve régulièrement des patients empoisonnés au dicoumarol - le premier anticoagulant oral, isolé du trèfle pourri par l'équipe de Link en 1939. Mais le dicoumarol était un médicament de cauchemar : absorption chaotique, effets en montagnes russes d'un patient à l'autre, hémorragies imprévisibles. Les médecins le détestaient autant qu'ils en avaient besoin.
Le problème : ce conscrit n'a pas avalé du dicoumarol, mais de la warfarine - la version "améliorée" synthétisée par Link en 1948. Plus puissante, plus stable, mais jamais testée chez l'humain empoisonné. Certes, les deux molécules sont cousines chimiques. Mais qui peut garantir que l'antidote du poison naturel fonctionnera contre sa version de laboratoire ?
C'est un pari médical à quitte ou double : soit la vitamine K sauve le conscrit, soit il meurt d'hémorragie. La science n'offre aucune certitude, juste un espoir fondé sur la ressemblance moléculaire.
Le conscrit survit complètement. En quelques jours, sa coagulation se normalise. Aucune séquelle.
Heureusement, depuis les travaux sur le dicoumarol dans les années 1940, les médecins savaient que la vitamine K pouvait neutraliser les anticoagulants coumariniques. Ils connaissaient l'antidote sans comprendre le mécanisme précis d'action de cette nouvelle molécule synthétique.
Une tragédie qui révolutionne la médecine
Cette tragédie involontaire déclenche une révolution dans la communauté médicale mondiale. Si la warfarine peut être neutralisée de façon fiable par la vitamine K, même à doses mortelles, elle pourrait être utilisée en sécurité comme anticoagulant thérapeutique chez l'humain.
En 1954, la FDA approuve la warfarine pour usage médical humain sous le nom de Coumadin. Le conscrit terrorisé qui voulait échapper à la guerre de Corée venait, sans le savoir, de révolutionner la médecine cardiovasculaire.
De l'Accident au Protocole Médical (1951-1954)
La Publication qui Change Tout
Le cas du conscrit EJH fait sensation dans les milieux médicaux. Les médecins du Naval Hospital publient rapidement leur observation dans le Journal of the American Medical Association : "Intoxication massive à la warfarine avec guérison complète sous vitamine K".
Cette publication déclenche un intérêt majeur. Si la warfarine peut être neutralisée de façon si fiable, même à doses mortelles, pourrait-elle être utilisée à doses thérapeutiques ? Les cardiologues américains sont à l'affût de nouveaux anticoagulants depuis que la dicoumarol s'est révélée trop imprévisible en pratique clinique.
Les Premiers Essais Cliniques
Karl Link, contacté par plusieurs hôpitaux, accepte de fournir de la warfarine pure pour les premiers essais cliniques. Entre 1952 et 1954, des services de cardiologie de Boston, New York et Chicago testent prudemment cette molécule sur des patients volontaires à haut risque thrombotique.
Les résultats sont spectaculaires : anticoagulation stable, prévisible, facilement réversible. La warfarine se révèle infiniment plus maniable que sa cousine dicoumarol.
La révolution thérapeutique
En 1954, après trois ans d'essais cliniques concluants, la FDA approuve officiellement la warfarine pour usage médical humain sous le nom commercial de Coumadin. Le poison à rats devient officiellement un médicament.
L'Ironie Cruelle de l'Inventeur (1955)
En 1955, Karl Link, alors âgé de 54 ans, ressent une douleur thoracique écrasante pendant qu'il travaille dans son laboratoire. Diagnostic : infarctus du myocarde. Traitement recommandé par ses médecins : warfarine, sa propre invention.
Link refuse catégoriquement. L'idée de prendre ce qu'il appelle encore un "poison à rats" lui répugne viscéralement. Mais ses médecins sont inflexibles : après un infarctus, le risque de récidive est majeur, et seule la warfarine peut prévenir efficacement les thromboses coronaires. Face au risque vital, Link cède à contrecœur et accepte son propre poison transformé en médicament.
L'ironie devient cruelle quelques mois plus tard : Link développe une hémorragie cérébrale, complication directe de son traitement anticoagulant. Heureusement, l'hémorragie reste modérée et se résorbe avec l'arrêt temporaire de la warfarine et l'administration de vitamine K. Link survit, mais garde des séquelles neurologiques mineures. L'inventeur de la warfarine venait d'expérimenter personnellement les deux faces de sa création : son efficacité vitale et sa dangerosité potentielle.
Eisenhower et la Consécration (Septembre 1955)
La Crise Présidentielle
Le 24 septembre 1955, le président Dwight Eisenhower ressent une douleur thoracique pendant ses vacances au Colorado. À 65 ans, le héros du Débarquement et leader du monde libre vient de faire un infarctus du myocarde.
L'équipe médicale présidentielle se réunit en urgence. Traitement proposé : 35 mg de warfarine par semaine après stabilisation à l'héparine.
Cette prescription présidentielle fait la une des journaux mondiaux. Les journalistes médicaux expliquent au grand public que le Président prend "un dérivé du poison à rats pour fluidifier son sang et prévenir les récidives cardiaques".
Septembre 1955 : Eisenhower à l'hôpital après son infarctus, première prescription présidentielle de warfarine
La Légitimation Médiatique
Si ce médicament est assez sûr pour le commandant en chef des États-Unis, il doit l'être pour tout le monde. Comme le résume un éditorial du New York Times : "Ce qui est bon pour un héros de guerre et le Président des États-Unis doit être bon pour tous, même si c'est du poison à rats !"
La warfarine acquiert ses lettres de noblesse médicales. Les prescriptions explosent. Les cardiologues du monde entier commencent à prescrire cet anticoagulant oral révolutionnaire.
Le Mystère Mécanistique de la Warfarine (1954-1978)
Voici peut-être le détail le plus stupéfiant de cette histoire : pendant vingt-quatre ans, de 1954 à 1978, la warfarine était prescrite massivement sans que personne comprenne son mécanisme d'action exact au niveau enzymatique. On savait qu'elle inhibait la coagulation, on connaissait son antidote (vitamine K), mais le mécanisme biochimique précis restait mystérieux - alors que les effets généraux du dicoumarol étaient connus depuis les années 1940.
On savait qu'elle "fluidifiait le sang" - expression d'ailleurs inexacte, car elle ne modifie pas la viscosité mais empêche la coagulation. On savait que la vitamine K pouvait neutraliser ses effets. On savait qu'elle inhibait la synthèse de certains facteurs de coagulation. Mais le mécanisme précis restait mystérieux.
Un quart de siècle d'ignorance scientifique
Ce n'est qu'en 1978 qu'on découvre que la warfarine bloque l'enzyme vitamine K époxyde réductase (VKORC1), empêchant le recyclage de la vitamine K nécessaire à la synthèse des facteurs de coagulation II, VII, IX et X.
Imaginez : on a utilisé massivement un médicament pendant un quart de siècle sans comprendre son mécanisme d'action exact !
L'Ère Moderne (1980s-2025)
Depuis les années 1980, la warfarine s'est imposée comme l'anticoagulant oral de référence mondiale. Chaque année, plus de 30 millions de patients reçoivent ce traitement pour prévenir les accidents vasculaires cérébraux, les embolies pulmonaires, et les complications des prothèses valvulaires cardiaques.
Depuis 2008, de nouveaux anticoagulants oraux (dabigatran, rivaroxaban, apixaban) concurrencent la warfarine avec des avantages certains : pas de surveillance biologique, moins d'interactions alimentaires. Mais la warfarine reste irremplaçable dans certaines indications, notamment chez les patients porteurs de prothèses valvulaires mécaniques.
Conseils Médicaux 2025 : L'Usage Moderne de la Warfarine
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Votre cardiologue choisit la warfarine pour des raisons très spécifiques :
Indications spécifiques de la warfarine
Prothèses valvulaires mécaniques : Les nouveaux anticoagulants oraux directs (AOD : dabigatran, rivaroxaban, apixaban) sont formellement contre-indiqués chez les porteurs de prothèses mécaniques. Seule la warfarine est validée dans cette indication.
Insuffisance rénale sévère : Les AOD sont éliminés par les reins et deviennent dangereux en cas d'insuffisance rénale. La warfarine reste utilisable.
Surveillance et contrôle : Avec l'INR, votre médecin peut mesurer précisément votre niveau d'anticoagulation. Avec les AOD, aucune surveillance n'est possible.
Antidote fiable : En cas d'hémorragie grave, la warfarine dispose d'antidotes efficaces (vitamine K, PPSB). Les antidotes des AOD sont récents et coûteux.
Surveillance Obligatoire et Contraignante
La warfarine nécessite un suivi médical strict par INR (International Normalized Ratio) :
• Fibrillation atriale : INR 2-3
• Prothèses valvulaires mécaniques : INR 2,5-4 (plus élevé car risque supérieur)
• Embolie pulmonaire/thrombose veineuse : INR 2-3
• Phase d'initiation : Contrôles hebdomadaires pendant les premiers mois
• Phase d'équilibre : Contrôles mensuels une fois l'INR stabilisé
• Relais thérapeutique : Chevauchement obligatoire ≥5 jours avec héparine + 2 INR consécutifs dans la cible à 24h d'intervalle
Interactions Dangereuses à Connaître
Interactions potentiellement mortelles
Médicaments qui potentialisent : Antibiotiques (amoxicilline), anti-inflammatoires (ibuprofène), antiarythmiques (amiodarone)
Aliments riches en vitamine K qui diminuent l'effet : Épinards, brocolis, choux, persil en grandes quantités
Règle pratique : Gardez une alimentation stable, ne supprimez pas totalement ces légumes mais n'en mangez pas de quantités variables d'une semaine à l'autre.
Alcool : Potentialise dangereusement les effets anticoagulants
Signes d'Alarme Hémorragique
Urgence médicale immédiate
Selles noires (méléna) ou sang rouge dans les selles
Vomissements de sang
Hématomes spontanés importants sans traumatisme
Saignements prolongés après coupure minime
Maux de tête intenses soudains (risque d'hémorragie cérébrale)
Action : Arrêt temporaire de la warfarine, administration de vitamine K si nécessaire, bilan d'hémostase en urgence.
Les Nouveaux Anticoagulants (AOD)
Depuis 2008, de nouveaux anticoagulants oraux directs concurrencent la warfarine :
Comparaison warfarine vs AOD
Avantages des AOD : Pas de surveillance INR, moins d'interactions alimentaires, début d'action plus rapide
Inconvénients des AOD : Plus coûteux, antidotes récents, impossibilité de contrôler précisément l'anticoagulation
La warfarine reste l'anticoagulant de choix pour les prothèses valvulaires mécaniques et certaines situations cliniques complexes.
L'Histoire Continue
Aux urgences, j'ai longtemps côtoyé un patient récurrent que j'avais mentalement surnommé "Monsieur Épistaxis". Cet homme d'une cinquantaine d'années débarquait régulièrement, le nez en sang, dans un état de panique totale qui contrastait avec la banalité relative de son problème.
"Docteur, je vais me vider de mon sang ! Donnez-moi de la vitamine K, vite !" suppliait-il à chaque consultation, tenant contre ses narines des mouchoirs imbibés de sang. Le pauvre homme était terrorisé par ses saignements de nez récurrents, persuadé qu'il allait faire une hémorragie fatale.
La réalité était plus prosaïque : ses épistaxis - saignements de nez - étaient dues à son hypertension mal contrôlée. Spectaculaires certes - le sang qui jaillit du nez impressionne toujours - mais rarissimes sont les cas où quelqu'un "se vide de son sang" par les narines.
Sa demande insistante de vitamine K révélait une incompréhension touchante. Ce médicament ne fonctionne que comme antidote des anticoagulants de type warfarine ! Pour ses épistaxis hypertensives, il lui fallait simplement contrôler sa tension artérielle.
En soixante-dix ans de médecine moderne, nous avons effectivement appris que la vitamine K neutralise spécifiquement la warfarine. Mais ce patient l'avait transformée en remède magique universel contre tous les saignements.
Épilogue : Les Hasards de l'Histoire
Cette histoire illustre les caprices du progrès médical. Ed Carlson, chargeant son camion d'une vache morte et de trèfle pourri par un samedi de tempête, ne se doutait pas qu'il déclenchait une révolution qui sauverait des millions de vies.
Karl Link, refusant d'abord sa propre invention, incarnait notre méfiance naturelle face aux innovations médicales les plus prometteuses. Le soldat anonyme qui survécut à sa tentative de suicide donna involontairement à la médecine l'un de ses outils les plus précieux.
Aujourd'hui, la warfarine continue d'évoluer. Les tests génétiques permettent d'ajuster les doses selon le patrimoine génétique individuel, mais n'est pas en vigueur en France. De nouvelles indications sont à l'étude dans la prévention de certains cancers.
À plus de 70 ans, ce médicament né d'un foin pourri n'a visiblement pas dit son dernier mot.
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