Fin 2019, André Plass rédige un rapport. Il est médecin senior dans le service de chirurgie cardiaque de l'Hôpital universitaire de Zurich. Son chef opère des patients avec un implant qu'il a lui-même co-inventé, dont il touche les royalties — et dont les vis de fixation ne tiennent pas. Plass le sait. Il l'écrit. Le 12 décembre 2019, il remet son rapport. Cinq mois plus tard, l'hôpital le licencie.
La star italienne
Francesco Maisano arrive à l'USZ en octobre 2014. Chirurgien cardiaque italien, réputation internationale, publications dans les meilleures revues. L'hôpital le recrute à la hâte, sans examiner suffisamment ses qualifications ni ses conflits d'intérêts. Il a quatorze brevets déposés à son nom. La direction le sait. Elle recrute quand même.
René Prêtre, cardiologue pédiatrique qui présidera plus tard la commission d'enquête médicale, sera direct : Maisano "avait sa place dans cet hôpital universitaire, mais jamais à la tête d'un service. Il n'était pas fait pour gérer." Il était aussi absent environ un tiers du temps — congrès, consultations industrielles, démonstrations de son implant dans d'autres hôpitaux.
L'Hôpital universitaire de Zurich (USZ) — l'un des établissements les plus réputés d'Europe, au cœur du scandale.
L'implant qu'il a inventé
Le Cardioband est un dispositif de réparation des valves cardiaques par voie mini-invasive, sans chirurgie à cœur ouvert. Maisano l'a co-développé. La société qui le fabrique, Valtech Cardio, lui verse 10 000 dollars par mois. Il détient aussi des stock-options et des paiements à la performance.
En 2017, Valtech est rachetée par Edwards Lifesciences pour plus de 300 millions de dollars. Maisano reçoit un "règlement financier".
La situation est simple
Un chirurgien invente un implant. Il pose cet implant dans les cœurs de ses propres patients. Il touche les royalties à chaque vente. Aucun de ses patients ne le sait. Aucun n'est informé que son chirurgien est aussi son fournisseur.
Les vis qui ne tiennent pas
Le problème technique est réel : les vis de fixation du Cardioband ne tiennent pas dans les tissus cardiaques. À l'USZ, 43 patients reçoivent l'implant. À leur sortie d'hospitalisation, 40% présentent déjà des fuites valvulaires. À un an de suivi, 62%. Trois succès durables sur 43 cas.
Hans Peter Stiffler a 67 ans quand Maisano et son équipe lui posent deux implants. Onze jours plus tard, ils se détachent. Son dossier médical note qu'il "a failli mourir". Il n'a vu Maisano qu'une seule fois.
Un adolescent de 17 ans reçoit un Cardioband alors qu'une intervention classique aurait suffi. L'implant échoue et bloque toute réparation ultérieure de la valve. Trois mois plus tard : remplacement complet. Conséquences définitives sur sa qualité de vie et son espérance de vie.
La commission d'enquête identifiera au total 71 décès en excès sur les 263 survenus sous la direction de Maisano.
L'institution qui regarde ailleurs
Depuis 2016, les rapports internes de l'USZ signalent une mortalité "significativement plus élevée". En 2018, des mesures sont prises — temporairement, les chiffres s'améliorent. Dès 2019, ils se dégradent à nouveau. La direction ne réagit pas.
Quand Plass remet son rapport en décembre 2019, la direction soutient Maisano. Plass est licencié en mai 2020. La justice annule le licenciement. L'hôpital le réintègre. Puis le licencie à nouveau.
Le lanceur d'alerte licencié deux fois
André Plass a alerté en interne, par écrit, avec des faits. Il a été licencié, réintégré par la justice, puis licencié à nouveau. L'hôpital expliquera que "la collaboration au sein de l'équipe n'était plus possible". Plass contestera cette version : "Il est évident que des tensions apparaissent au sein d'une équipe lorsqu'une partie du personnel prend la défense du chef critiqué."
2026 : le rapport
En mai 2026, la commission indépendante dirigée par l'ancien juge fédéral Niklaus Oberholzer publie ses 216 pages. Surmortalité significative. Conflits d'intérêts non déclarés. Faute lourde. Sept cas de manquements scientifiques. Nomination "précipitée" en 2014. Défaillances systémiques à tous les niveaux.
Trois membres du conseil d'administration démissionnent. La direction actuelle présente ses excuses publiques.
Monika Jänicke, CEO de l'USZ : "Derrière chaque patient et chaque proche concerné, il y a des destins. Nous ne pouvons pas effacer la souffrance, la douleur reste."
Elle remercie publiquement André Plass. "Il a eu le courage de rendre ces problèmes publics."
André Plass réagit avec des sentiments partagés. "C'est très réjouissant de voir que l'on fait désormais le ménage. Je suis positivement surpris."
Aujourd'hui
Francesco Maisano est aujourd'hui directeur du service de chirurgie cardiaque à l'IRCCS Ospedale San Raffaele, à Milan. Professeur titulaire. Il a répondu au rapport par un communiqué : ses actions ont "toujours été consacrées au progrès des innovations cardiaques structurelles". Il nie toute responsabilité individuelle.
À Zurich, le Ministère public a reçu signalement pour onze décès inattendus et treize utilisations inappropriées de dispositifs médicaux. Trois plaintes ont été déposées pour homicide par négligence, lésions corporelles graves par négligence et faux dans les titres. Il risque jusqu'à trois ans de prison.
Le Cardioband est retiré du marché.
Hans Peter Stiffler, qui a failli mourir onze jours après son opération, a découvert le rapport le jour de sa publication. "Je me demande pourquoi cela a pris autant de temps."
Cette histoire vous rappelle quelque chose ?
Paolo Macchiarini était lui aussi un chirurgien italien charismatique opérant dans l'un des hôpitaux les plus réputés d'Europe — le Karolinska, en Suède. Lui greffait des trachées artificielles en plastique recouvertes de cellules souches sur des patients qui n'avaient parfois pas d'autre option. Presque tous sont morts. Le scandale a failli coûter au Karolinska le droit d'attribuer le Prix Nobel de médecine. Netflix en a fait une série en 2023 : Bad Surgeon: Love Under the Knife. Même profil, même mécanique, même institution aveugle. Seul le dispositif changeait.