La Lobotomie : Prix Nobel d'une Barbarie Scientifique

Une histoire vraie qui défie l'imagination

Un jour d'automne 1935, dans une salle de conférences londoniennes, un neurologue portugais de 61 ans écoute poliment deux Américains raconter comment ils ont rendu leurs chimpanzés plus aimables. La méthode ? Leur découper le cerveau. Simple, efficace, définitif.

Un après-midi à Londres qui changea le monde (mal)

António Egas Moniz - car c'est de lui qu'il s'agit - a déjà une carrière bien remplie : neurologue, ambassadeur, inventeur de l'angiographie cérébrale, collectionneur d'art. Un homme distingué qui souffre d'une goutte si violente qu'il ne peut tenir un bistouri. Mais ce détail ne l'empêchera pas de révolutionner la neurochirurgie.

Fulton et Jacobsen, les deux chercheurs de Yale, expliquent fièrement que leurs chimpanzés Becky et Lucy, une fois privés de leurs lobes frontaux, sont devenus dénués d'expression émotionnelle et ont perdu tout comportement de frustration habituel.

Moniz rentre à Lisbonne avec une idée fixe. Si ça marche sur les singes...

António Egas Moniz et schémas de la technique de leucotomie

António Egas Moniz et les schémas de sa technique de leucotomie

Le gentleman neurologue et son bistouri télécommandé

Le 12 novembre 1935, dans un hôpital de Lisbonne, Moniz s'apprête à franchir le Rubicon médical. Son cobaye ? Une femme de 63 ans souffrant de délires paranoïaques, d'anxiété et de mélancolie. Problème : Moniz, souffrait probablement de goutte et n'était pas chirurgien lui même. Incapable d'opérer lui-même, il ne peut tenir un scalpel. Qu'à cela ne tienne ! Il s'installe sur un tabouret et dirige son complice Almeida Lima comme un chef d'orchestre dirigeant une symphonie macabre.

Première technique : injecter de l'alcool dans le cerveau. L'idée semble simple - saouler les neurones pour les calmer. Mais l'alcool a cette fâcheuse tendance à se balader où bon lui semble dans la matière grise. Alors Moniz invente le leucotome, une sorte de cuillère à glace pour cerveau qui découpe des rondelles de matière blanche avec la précision d'un fromager.

En mars 1936, quatre mois seulement après sa première expérience, ils publient leurs résultats. Conclusion de Moniz ? La lobotomie frontale est une opération simple, toujours sûre, qui peut se révéler un traitement chirurgical efficace dans certains cas de troubles mentaux.

Simple et sûre. On repassera.

Freeman, l'Américain qui voulait démocratiser l'horreur

Walter Freeman, 41 ans, neurologue ambitieux de Washington, assiste à cette même conférence de Londres. Petit-fils du célèbre chirurgien William Keen qui opérait devant des amphithéâtres bondés, Freeman rêve de gloire médicale. En septembre 1936, avec James Watts, neurochirurgien plus prudent, il réalise la première lobotomie américaine.

Mais Freeman trouve la méthode de Moniz trop compliquée. Pourquoi percer le crâne quand on peut passer par l'œil ? S'inspirant d'un obscur psychiatre italien, Fiamberti, Freeman développe sa technique révolutionnaire : la lobotomie transorbitale.

Son secret ? Des pics à glace. Littéralement. Les premiers pics à glace sortaient directement du tiroir de notre cuisine et fonctionnaient à merveille, avoue-t-il plus tard sans la moindre gêne.

La procédure Freeman est d'une simplicité redoutable : électrochocs pour assommer le patient, pic à glace sous la paupière, petit coup de marteau - on sent qu'il touche le toit de l'orbite puis avec un coup de marteau on peut le faire passer à travers -, puis on agite d'avant en arrière comme un essuie-glace. Durée totale : 3 à 4 minutes.

Freeman devient vite un showman. Il opère parfois des deux mains, change de main par ennui en cours d'opération, utilise parfois un ciment comme marteau plutôt qu'un instrument chirurgical. Un témoin médical se souvient : Quand je suis entré dans cette salle pour la première fois et que j'ai vu cette chose, j'ai vraiment voulu fuir. Je ne voulais pas être là pour voir quelqu'un planter ce que j'appelle un clou dans le crâne de quelqu'un.

Walter Freeman réalisant une démonstration de lobotomie transorbitale devant un public médical

Walter Freeman en démonstration devant un public médical : ce neurologue showman transformait ses lobotomies en spectacle, opérant parfois des deux mains avec ses fameux pics à glace de cuisine

La rupture historique : quand Watts découvre l'épouvante

Mars 1946. James Watts, neurochirurgien respectable, pousse la porte de son bureau qu'il partage avec Freeman. Scène surréaliste : Freeman se tient debout, imperturbable, à côté d'un patient qui a des pics à glace plantés dans les deux yeux. Freeman, sans se démonter, lance à son collègue : Jim, tu peux venir tenir le pic pendant que je prends une photo ?

Watts ne dit rien. Il se retourne et sort. Le lendemain, les docteurs Watts et Freeman ne partageaient plus de bureau. La rupture est définitive. Watts, horrifié par la manière grossière dont la procédure était effectuée et les soins post-opératoires de qualité inférieure fournis, y compris l'absence flagrante de technique stérile, abandonne Freeman à sa croisade solitaire.

L'industrialisation de l'horreur : Freeman en tournée

Freeman ne se laisse pas abattre. Au contraire, il voit grand. Très grand. Il sillonne l'Amérique dans sa Lobotomobile (oui, il a vraiment appelé sa voiture ainsi), démocratisant son art macabre.

Les chiffres donnent le vertige : Freeman réalise personnellement 25 lobotomies transorbitales en une journée. Un psychiatre du Texas fait encore mieux : 75 lobotomies en une journée. Freeman, perfectionniste, finira sa carrière avec plus de 4000 lobotomies à son actif.

60,000
Lobotomies aux États-Unis et en Europe (1936-1956)
50,000
Lobotomies aux États-Unis dans les années 1940
4,000
Lobotomies réalisées par Freeman seul

Freeman opère tout le monde : les dépressifs, les schizophrènes, mais aussi les femmes au foyer fatiguées et les enfants turbulents. Howard Dully n'a que 12 ans quand sa belle-mère convainc Freeman qu'une lobotomie lui ferait du bien. Des décennies plus tard, Dully témoigne : J'ai toujours senti qu'on m'avait pris quelque chose, qu'il me manquait un morceau, parce que ma vie n'a jamais bien marché.

Rosemary Kennedy : le secret de famille qui tue

En 1941, Joseph P. Kennedy a un problème. Sa fille Rosemary, 23 ans, présente un léger retard mental et des sautes d'humeur qui pourraient compromettre les ambitions politiques familiales. Rosemary mène une vie autonome et indépendante mais son père estime que le léger retard mental, et surtout les troubles de l'humeur de la jeune femme, justifient une lobotomie.

Freeman accepte d'opérer. Le détail technique est glaçant : Rosemary Kennedy était seulement sous anesthésie locale afin de pouvoir tester ses capacités intellectuelles. Watts, qui a pratiqué l'opération, se souvient : Nous avons traversé le sommet de la tête. Je pense qu'elle était éveillée. Elle avait un tranquillisant léger.


L'horreur médicale

Rosemary était consciente, on lui demandait de parler, compter, réciter et chanter God Bless America. Nous avons fait une estimation de la profondeur de coupe basée sur sa façon de répondre. Quand Rosemary a commencé à devenir incohérente, nous nous sommes arrêtés.

Les résultats sont catastrophiques. Rosemary ressort de l'opération avec le quotient intellectuel d'une enfant de 5 ans. Ses capacités furent réduites à celles d'un enfant de 2 ans, elle ne pouvait plus marcher ni parler, elle était incontinente et avait besoin de soins infirmiers complets.

Sa mère Rose l'avouera en 1974 : Joe et moi consultâmes les meilleurs spécialistes, qui nous conseillèrent une certaine forme de neurochirurgie. L'opération mit fin aux crises de convulsion et aux accès de violence, mais fit aussi de Rosemary une handicapée. Elle perdit tout ce qu'elle avait gagné au fil des ans, par ses efforts et grâce à notre amour.

La famille Kennedy la fait disparaître. Vingt ans sans aucune visite des parents. Elle passe le reste de sa vie dans un asile. Ironie tragique : le Dr Watts révélera plus tard que Kennedy n'avait pas de retard mental mais plutôt une forme de dépression. Aujourd'hui, on pense qu'elle souffrait probablement d'autisme.

Rosemary Kennedy avant sa lobotomie, portrait souriant d'une jeune femme

Rosemary Kennedy avant sa lobotomie en 1941 : cette jeune femme de 23 ans menait une vie autonome et indépendante avant que son père ne décide qu'une opération cérébrale améliorerait l'image politique de la famille

Le Prix Nobel de la barbarie (1949)

Le 13 décembre 1949, ironie de l'histoire, António Egas Moniz reçoit le Prix Nobel de médecine pour sa découverte de la valeur thérapeutique de la leucotomie dans certaines psychoses. Au même moment, les voix critiques se multiplient.

En 1950, De Greeff s'insurge : La signification de la matière cérébrale à sacrifier ne doit pas correspondre à la violence des symptômes, à moins que nous soyons déterminés à faire taire le patient coûte que coûte ; malheureusement, il semble que nous l'ayons déjà fait dans de grandes séries.

En 1952, Baruk dénonce plus violemment : les fondements scientifiques de cette thérapie ne sont pas solides, révélant que tous leurs animaux de laboratoire lobotomisés moururent trois ou quatre ans plus tard d'épilepsie.

Peu importe qu'un patient sur deux finisse dans un état végétatif ou souffre de séquelles physiques. L'ego du médecin se met sur la route de son discernement.
— Podcast "Affaires Sensibles"

La molécule qui tua la lobotomie

En 1951, un chimiste français, Paul Charpentier, synthétise une molécule qui va révolutionner la psychiatrie : la chlorpromazine. En 1952, deux psychiatres de Sainte-Anne testent le produit sur 38 patients psychotiques. Résultats spectaculaires.

La molécule sort en France sous le nom de Largactil, aux États-Unis sous le nom de Thorazine. Cette lobotomie chimique rend obsolète le pic à glace de Freeman. En 1953, plus de deux millions de patients psychiatriques avaient pris le médicament.

Boîte de Largactil, chlorpromazine 25mg

Le Largactil (chlorpromazine) en 1952 : cette petite boîte orange révolutionne la psychiatrie et rend obsolète le pic à glace de Freeman en seulement trois ans, transformant la "lobotomie chimique" en réalité


L'ironie du timing

Moniz reçoit son Nobel en 1949, la chlorpromazine sort en 1952. Trois ans entre la consécration et l'obsolescence.

Votre expérience moderne : l'héritage invisible

Il était 17 heures aux urgences. Dernier patient de ma journée. L'homme, la quarantaine, agité depuis son arrivée, tente soudain de mordre un agent de sécurité. En quelques secondes, nous voilà tous sur lui pour le maîtriser. Loxapac et Valium - une dose assez forte pour endormir un bœuf pendant six ans.

L'effet est immédiat. Le patient devient complètement amorphe, docile, gérable. Pas mort, juste éteint. Freeman aurait adoré nos neuroleptiques modernes : même résultat que ses pics à glace, mais en injectable et réversible.

Le lendemain, ce même homme comparaissait devant un juge, parfaitement lucide, et écopait de 1200 euros d'amende par personne agressée avec un an de prison.


L'héritage de Freeman

Dans les couloirs d'urgences, on croise régulièrement ces patients sous Théralène qui marchent comme des zombies. L'héritage de Freeman résonne encore : nous avons juste remplacé le pic à glace par la seringue.

Les garde-fous d'aujourd'hui

La psychiatrie moderne a tiré les leçons de l'époque Freeman. Le consentement éclairé est devenu la règle absolue - Rosemary Kennedy ne pourrait plus être lobotomisée en secret. L'approche graduée privilégie toujours la solution la moins invasive : psychothérapie d'abord, puis médicaments si nécessaire. Les comités d'éthique examinent tout protocole de recherche. La réévaluation constante impose aux médecins de justifier leurs prescriptions tous les six mois.

Mais attention : la lobotomie chimique reste une réalité. Certains patients accumulent tellement de psychotropes qu'ils deviennent des fantômes ambulants. La différence ? C'est théoriquement réversible et consenti. Face à la souffrance psychiatrique, la tentation du raccourci technique reste forte. Hier le pic à glace, aujourd'hui la seringue.

Freeman, le pèlerin de l'absurde

Freeman refuse d'abandonner. Jusqu'en 1967, il continue, opérant maintenant femmes au foyer déprimées et enfants hyperactifs. Sa dernière victime ? Un patient qui meurt d'hémorragie cérébrale pendant que Freeman, fidèle à ses habitudes, prend des photos.

Privé de ses privilèges hospitaliers, Freeman entame une dernière croisade pathétique. Il sillonne l'Amérique pour retrouver ses anciens patients : Ces quatre dernières semaines, j'ai parcouru 7000 miles pour rechercher les patients que j'ai opérés, pour voir comment ils s'en sortent maintenant, entre 2 et 30 ans après leurs opérations.

Un observateur note avec perspicacité : N'est-ce pas drôle que Walter Freeman cherche un traitement auprès de ses patients, ceux qu'il avait traités avant ?

Épilogue : le Nobel qu'on ne peut pas retirer

Moniz garde son Prix Nobel. Les règlements l'interdisent. Cette lobotomie aura marqué l'histoire d'une cicatrice indélébile : 60 000 cerveaux perforés, des milliers de vies détruites, tout ça pour un Nobel qui arrive trois ans avant que la chimie rende la technique obsolète.

Que retenir ? Cette réflexion du podcast "Affaires Sensibles" : les médecins de l'époque peuvent se comporter comme des demi-dieux sans avoir jamais de compte à rendre à personne.

Freeman meurt en 1972, emportant le secret de ses 4000 lobotomies. Son héritage ? Nos comités d'éthique, nos protocoles de consentement, nos garde-fous contre l'enthousiasme médical débridé.


La leçon de l'histoire

La lobotomie nous rappelle que la route vers l'enfer médical est pavée de bonnes intentions... et parfois de Prix Nobel.

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