L'Aspirine

De l'écorce de saule aux 40 000 tonnes annuelles : quand Felix Hoffmann invente l'aspirine ET l'héroïne en 11 jours

Il y a dans votre armoire à pharmacie un petit comprimé blanc qui a une histoire plus rocambolesque que la plupart des romans d'espionnage. Cette humble aspirine a survécu à deux guerres mondiales, à l'effacement d'un inventeur juif par les nazis, à une épidémie qui a failli la faire interdire, et à la découverte tardive que pendant soixante-dix ans, personne ne savait vraiment comment elle fonctionnait.

Les Égyptiens découvrent l'écorce magique (1500 av. J.-C.)

Pour comprendre cette découverte, il faut corriger une idée reçue : ce ne sont pas les Sumériens qui ont découvert les vertus de l'écorce de saule, mais les Égyptiens. En 1862, Edwin Smith découvrit deux papyrus datant de 1500 av. J.-C. qui prouvaient cet usage précoce du saule. Le premier, dit "Papyrus de Smith", détaillait 48 procédures chirurgicales. L'autre, "Papyrus d'Ebers", rassemblait quelque 200 préparations de drogues végétales et animales. Parmi elles figurait l'écorce de saule.

Cette découverte se transmit de civilisation en civilisation. Hippocrate, vers 400 avant J.-C., recommandait de mâcher l'écorce de saule pour soulager la douleur et de faire du thé de feuilles de saule pour soulager les douleurs de l'accouchement. Les Chinois l'utilisaient, les Amérindiens aussi. Mais personne ne comprenait pourquoi ça marchait.

Papyrus d'Ebers montrant les premières utilisations de l'écorce de saule

Papyrus d'Ebers (1500 av. J.-C.) : première mention documentée de l'écorce de saule comme antalgique

1758, le Révérend Stone et ses 50 cobayes

En 1758, dans la campagne anglaise de Chipping Norton, le Révérend Edmund Stone mâche de l'écorce de saule et trouve ça amer. Comme la quinine péruvienne (très chère) était également amère, il se dit : "Et si le saule anglais pouvait remplacer l'écorce péruvienne ?"

Sa méthode "scientifique" était d'une simplicité confondante : pendant cinq ans, il broie de l'écorce de saule, la mélange à l'eau, et la donne à tous les fiévreux qu'il croise dans sa paroisse. Bilan : 50 patients "guéris" avec des doses de 1,25 gramme toutes les quatre heures.

En 1763, Stone envoie fièrement son rapport à la Royal Society de Londres. Il meurt avant d'avoir la réponse.

L'ironie ? Stone pensait avoir trouvé un nouveau traitement contre le paludisme, alors qu'il avait découvert un simple antipyrétique. Pendant des décennies, on confondit soulagement des symptômes et guérison de la maladie. Mais qu'importe : ça soulageait la douleur, et c'était déjà énorme.

La course européenne à la molécule pure (1824-1859)

Les chimistes du XIXe siècle étaient comme des détectives traquant le coupable dans l'écorce de saule. En 1828, Johann Büchner isole enfin le principe actif : la salicine, sous forme de cristaux "couleur paille". L'année suivante, Pierre-Joseph Leroux, pharmacien à Vitry-le-François, raffine le procédé et obtient une salicine parfaitement blanche.

En 1838, Raffaele Piria utilise cette salicine pour créer l'acide salicylique par "dégradation acide". Problème : cette molécule pure avait "vraiment un mauvais goût" et brûlait littéralement l'estomac. Les patients vomissaient, développaient des ulcères, mais au moins ils n'avaient plus mal aux dents... parce qu'ils ne pensaient plus qu'à leur estomac en feu.

En 1853, à Strasbourg, Charles Frédéric Gerhardt réussit à créer l'acide acétylsalicylique - l'aspirine ! Il publie même sa synthèse dans les Annalen der Chemie und Pharmazie et dépose un brevet. Mais son produit est "impur et thermolabile", son procédé trop compliqué. Le chimiste strasbourgeois meurt trois ans plus tard et ses travaux tombent dans l'oubli.

10 et 21 août 1897 - Felix Hoffmann vit les deux semaines les plus productives de l'histoire pharmaceutique

Arthur Eichengrün : l'homme aux 47 brevets

Pour comprendre l'histoire de l'aspirine, il faut d'abord connaître Arthur Eichengrün, né le 13 août 1867 à Aix-la-Chapelle. Fils d'un industriel textile juif, ce jeune homme brillant avait un caractère de feu : étudiant, il fonde une fraternité d'escrime et se bat en duel pour prouver que les juifs ne sont pas les lâches que décrivent les antisémites.

En 1896, Carl Duisberg le recrute comme chef du tout nouveau département pharmaceutique de Bayer. Eichengrün n'est pas qu'un chimiste : c'est un inventeur compulsif. Il crée le Protargol, premier traitement efficace contre la gonorrhée. Plus tard, il révolutionnera le cinéma avec ses films non-inflammables en acétate de cellulose, remplaçant le dangereux nitrate qui brûlait les salles de cinéma.

Portrait d'Arthur Eichengrün, véritable inventeur de l'aspirine

Arthur Eichengrün (1867-1949) : le vrai père de l'aspirine, effacé par l'Histoire

Felix Hoffmann : l'exécutant discret

En 1894, Eichengrün recrute Felix Hoffmann, 29 ans, chimiste méticuleux. Hoffmann restera célibataire toute sa vie, sans enfants connus, et finira ses jours discrètement en Suisse, loin des projecteurs. En 1897, son père Arthur souffre d'arthrite et ne supporte plus les effets secondaires gastroscopiques de l'acide salicylique.

Les 11 jours qui changent le monde

Le 10 août 1897, Felix Hoffmann réussit à synthétiser une forme stable d'acide acétylsalicylique. Onze jours plus tard, le 21 août, il crée la diacétylmorphine - l'héroïne. Dans le même laboratoire, avec les mêmes mains, utilisant le même anhydride acétique.

Cette coïncidence est stupéfiante : en moins de deux semaines, un chimiste de 29 ans invente à la fois l'un des médicaments les plus bénéfiques de l'histoire et ce qui deviendra l'une des drogues les plus problématiques, initialement commercialisée comme médicament "sans danger".

Felix Hoffmann dans son laboratoire Bayer en 1897

Felix Hoffmann en 1897 : l'exécutant brillant qui synthétisa aspirine et héroïne en 11 jours

Heinrich Dreser sabote l'aspirine

Heinrich Dreser, chef du laboratoire pharmacologique de Bayer, teste l'aspirine sur des cœurs de grenouille. Résultat : tachycardie inquiétante. Sa conclusion : "L'acide acétylsalicylique est un poison cardiaque, abandonnons le projet."

Dreser préfère l'héroïne, qu'il considère comme "la morphine sans risque d'addiction". Il refuse catégoriquement de poursuivre les tests d'aspirine.

Eichengrün se retrouve dans une position impossible. En tant que chef de département, il a prôné partout l'importance des tests rigoureux. Mais il est convaincu que Dreser se trompe. Il prend une décision risquée : désobéir.

Avec Felix Goldmann, représentant Bayer à Berlin, Eichengrün organise secrètement des tests cliniques. Des échantillons d'aspirine sont distribués à des médecins et dentistes berlinois qui les donnent à leurs patients sans consentement éclairé. Les résultats sont "sensationnels" : soulagement miraculeux des maux de dents, disparition des fièvres.

Un an plus tard, quand Eichengrün avoue son insubordination à Duisberg, les résultats sont si convaincants que même Dreser doit écrire un nouveau rapport favorable.

1897-1924 - L'héroïne se vend mieux que l'aspirine

Dans ses recherches, l'historien Ulrich Chaussy a découvert qu'à partir de 1897, Bayer commercialise simultanément les deux molécules, mais mise davantage sur l'héroïne pendant les premières années.

L'héroïne était commercialisée comme "médicament pour enfants contre la toux", tandis que l'aspirine était réservée aux adultes. Les publicités de l'époque vantaient "l'Héroïne Bayer : efficace, sans danger, non addictive". Elle restera en vente libre jusqu'en 1924.

Publicité vintage pour Glyco-Heroin Smith comme remède contre la toux

Publicité d'époque pour "Glyco-Heroin" : quand l'héroïne était vendue comme remède miracle contre la toux.

Cette aberration commerciale s'explique par l'obstination de Dreser : ayant initialement rejeté l'aspirine, il ne pouvait reconnaître son erreur sans perdre la face. Il a donc continué à promouvoir l'héroïne pendant des années.


L'aberration commerciale de Bayer

Pendant 27 ans, Bayer a vendu l'héroïne en pharmacie comme "médicament sans danger pour enfants". Les publicités la recommandaient contre la toux, les douleurs dentaires et même... l'insomnie des nourrissons !

Publicité historique Bayer pour l'héroïne comme médicament contre la toux

Publicité Bayer historique : l'héroïne commercialisée comme "Sedative for Coughs" (calmant pour la toux)

Arthur Eichengrün, le voisin juif d'Adolf Hitler

En 1920, Arthur Eichengrün achète une maison de vacances dans un village bavarois pittoresque : Obersalzberg. Sa propriété, le Mitterwurflehen, se trouve à quelques centaines de mètres d'une modeste maison appelée Wachenfeld, que vient d'acquérir un certain Adolf Hitler.

Pendant une décennie, la famille Eichengrün vit une vie idyllique dans les Alpes bavaroises. Ses enfants, Hille et Hans, jouent avec les enfants du village. Eichengrün organise des fêtes d'anniversaire légendaires où "chaque enfant repartait avec un paquet de chocolats et de gâteaux".

Johanna Stangassinger, alors fillette, témoignera soixante ans plus tard : "Personne ne disait : 'Oh, des juifs.' Bah, les juifs, c'étaient des gens comme nous."

Arthur Eichengrün était respecté comme "Herr Doktor", cet inventeur berlinois à succès qui avait "quelque chose à voir avec l'aspirine et les zeppelins". Ses voisins ignoraient qu'il était l'un des chimistes les plus prolifiques d'Europe, détenteur de 47 brevets.

1933-1944 - L'effacement et la résistance

En 1933, quand Hitler arrive au pouvoir, la vie d'Eichengrün bascule. Ses entreprises Zelon sont "aryanisées" en 1938. Mais il refuse de partir, convaincu que son statut de scientifique renommé le protégera.

En 1939, contraint de quitter Berlin, il s'installe à Munich dans une suite du prestigieux Hôtel Regina Palast. Avec son petit-fils Ernst, il visite le Deutsches Museum pour revoir "l'Ehrensaal der Chemie" où ses inventions sont exposées. Choc : sur la vitrine de l'aspirine, seul Heinrich Dreser est crédité comme inventeur.

L'arrestation pour un mot oublié

Eichengrün continue à déposer des brevets. Sur l'un d'eux, il signe "Dr Arthur Eichengrün" au lieu de "Dr Arthur Israel Eichengrün" - l'ajout du prénom "Israel" étant obligatoire pour tous les hommes juifs.

Le Dr Klauer, président de l'Office des brevets du Reich, le dénonce pour "usurpation d'honneur aryen". En mai 1944, à 77 ans, Eichengrün est déporté au camp de concentration de Theresienstadt.


Philip Manes et l'interview au camp

Theresienstadt abritait un "Prominentenbau" où étaient regroupés 200 juifs allemands éminents. Philip Manes, pelletier berlinois, s'était donné une mission : interviewer ces personnalités pour prouver que les juifs n'étaient pas "l'écume" décrite par la propagande nazie.

Manes interroge deux fois Eichengrün et retranscrit méticuleusement ses réponses dans un carnet. Ces témoignages, écrits dans un camp de concentration, constituent aujourd'hui les preuves les plus convaincantes de sa véritable contribution.

1948 - La lettre que Bayer n'envoya jamais

En 1948, de retour d'Auschwitz, Eichengrün écrit à Bayer pour réclamer reconnaissance. Panique dans les bureaux d'Elberfeld ! C'est l'époque du procès IG Farben, la maison-mère subit un examen minutieux des Alliés.

Le Dr Rode rédige une réponse de cinq pages offrant un compromis remarquable : "Aspirine, synthèse chimique par Felix Hoffmann, sur suggestion de Dr Arthur Eichengrün. Nous espérons que cette formulation correspond à la vérité et à la justice."

Mais le directeur Dr Mertens refuse l'envoi. Sa note manuscrite, conservée dans les archives Bayer : "Der Brief kann so nicht herausgehen" - "Cette lettre ne peut pas partir ainsi". Il ajoute : "Il n'est pas exclu qu'il [Eichengrün] ou certaines organisations viennent avec des revendications."

Eichengrün ne recevra jamais cette lettre de reconnaissance partielle. Il mourra en 1949 sans savoir que Bayer avait, pendant quelques semaines, envisagé de lui rendre justice.

1900-1918 - L'aspirine devient le premier blockbuster pharmaceutique

En 1899, Bayer dépose le brevet et crée le nom "Aspirin" : "A" pour acétyl, "spirin" pour Spirea (reine-des-prés). Un rapport interne daté du 23 janvier 1899 montre que les assistants proposaient d'abord "enspirin" avant d'opter pour "aspirin" une semaine plus tard.

Le marketing de Bayer était révolutionnaire : "Demandez de l'aspirine Bayer. Dites aspirine Bayer. N'acceptez que l'emballage Bayer." En 1910, l'aspirine représente 25% du chiffre d'affaires américain de Bayer. C'est le premier "blockbuster" pharmaceutique de l'histoire !

25%
du CA américain Bayer en 1910
40 milliards
de comprimés produits pendant la 2e Guerre mondiale
5,3 millions
de dollars en 1918 (86,5 millions actuels) : vente aux enchères des biens Bayer

La chronologie est cruciale pour comprendre cette spoliation : dès avril 1917, quand les États-Unis entrent en guerre contre l'Allemagne, l'Office de propriété étrangère américain (Alien Property Custodian) confisque immédiatement tous les biens allemands sur le territoire américain, y compris les usines, brevets et marques Bayer.

En décembre 1918, cette agence gouvernementale organise une vente aux enchères publique de ces biens "ennemis" saisis. Sterling Products Company remporte l'enchère pour 5,3 millions de dollars, récupérant ainsi la marque "Aspirin", l'usine de Rensselaer et tous les brevets Bayer aux États-Unis. Ce n'est donc pas un "rachat" commercial, mais l'acquisition d'un butin de guerre confisqué.

Le Traité de Versailles de 1919 légalise rétroactivement cette situation : l'Article 297 stipule que l'Allemagne renonce "à tous droits dans la propriété industrielle ou littéraire" dans les pays alliés. La marque "aspirine" entre définitivement dans le domaine public en France, aux États-Unis et en Grande-Bretagne. En 1921, un tribunal américain enfonce le clou : "aspirin" est devenu un terme générique que personne ne peut plus s'approprier.

Sterling Products prospère pendant des décennies avec cette marque volée. En 1982, l'entreprise fusionne avec Winthrop Laboratories pour devenir Sterling Winthrop, conservant les droits sur l'aspirine américaine jusqu'au rachat final par Bayer en 1994.


L'ironie finale de cette histoire

En 1994, Bayer rachète Sterling Winthrop pour 1 milliard de dollars - soit 75 ans après avoir perdu ses propres actifs ! L'entreprise allemande récupère le droit d'utiliser le nom "Bayer" aux États-Unis, mais "aspirin" reste à jamais générique. Aujourd'hui, Bayer détient encore la marque exclusive "Aspirine" dans plus de 80 pays, mais doit se contenter de "Bayer® Aspirin" (marque composite) dans les pays où elle a tout perdu en 1917-1919.

1971 - John Vane découvre enfin comment ça marche

Voici le détail le plus stupéfiant : pendant soixante-dix ans, de 1897 à 1971, personne ne savait comment marchait l'aspirine ! On l'utilisait massivement, on la prescrivait partout, mais son mécanisme d'action restait un mystère total.

John Vane, pharmacologue britannique, met au point un système ingénieux appelé "blood-bathed organ cascade" : il fait circuler du sang dans des organes isolés pour étudier les médiateurs biologiques en temps réel. En 1971, il découvre que l'aspirine bloque une enzyme appelée cyclo-oxygénase (COX), empêchant la production de prostaglandines responsables de la douleur et de l'inflammation.

Cette découverte lui vaut le Prix Nobel de médecine en 1982, partagé avec Sune Bergström et Bengt Samuelsson. Imaginez : on a utilisé massivement un médicament pendant trois quarts de siècle sans comprendre pourquoi il fonctionnait !

John Vane dans son laboratoire avec son système blood-bathed organ cascade

John Vane (Prix Nobel 1982) : 74 ans pour comprendre comment marche l'aspirine

1980s - Le syndrome de Reye tue les enfants

En 1980, une catastrophe bouleverse le monde de l'aspirine. Aux États-Unis, 555 enfants développent un syndrome mystérieux après avoir pris de l'aspirine pendant des infections virales : le syndrome de Reye.

Cette maladie rarissime mais mortelle (30-40% de mortalité) provoque un gonflement du cerveau et une défaillance hépatique. Les survivants gardent souvent des séquelles neurologiques permanentes.

L'interdiction de l'aspirine chez les moins de 16 ans en 1986 produit des résultats spectaculaires : depuis 1994, seulement 2 cas par an sont recensés aux États-Unis, contre 555 en 1980.


Transformation dramatique de l'aspirine

Cette tragédie transforme paradoxalement l'aspirine : de médicament pédiatrique universel, elle devient cardioprotecteur pour adultes. Un tournant complet dans son utilisation médicale.

1988 - ISIS-2 et la révolution cardiovasculaire

L'étude ISIS-2 (Second International Study of Infarct Survival) de 1988 révolutionne la médecine cardiovasculaire. Administrée dans les 24 heures après un infarctus, l'aspirine (162 mg) réduit la mortalité de 23%.

Cette découverte transforme l'aspirine : d'antalgique banal, elle devient médicament de prévention cardiovasculaire. La FDA l'approuve dès 1985 pour la prévention primaire et secondaire de l'infarctus du myocarde.

Depuis les années 1990, les cancérologues s'y intéressent aussi : l'aspirine pourrait réduire le risque de cancer colorectal et limiter la formation de métastases.

40 000
tonnes d'aspirine produites chaque année
25 000
études scientifiques publiées sur l'aspirine

Conseils médicaux 2025 : Comment bien utiliser l'aspirine

L'aspirine en France aujourd'hui : Plus un antalgique de première ligne

Les recommandations françaises ont évolué depuis 2010. Le paracétamol est devenu le traitement de première intention pour les douleurs simples, l'ibuprofène étant privilégié pour les douleurs inflammatoires. L'aspirine n'est plus l'antalgique de référence en raison de son profil de sécurité moins favorable : elle bloque irréversiblement l'enzyme COX-1 des plaquettes, perturbant l'hémostase pendant 7 à 10 jours après une seule prise. Cette inhibition irréversible explique pourquoi l'aspirine doit être arrêtée une semaine avant toute intervention chirurgicale.


Hiérarchie thérapeutique française 2025

1re intention : Paracétamol (1g x 3-4/jour)
- Douleur simple, fièvre
- Profil de sécurité optimal
- Aucune contre-indication relative

2e intention : Ibuprofène (200 mg x 3/jour antalgique, 400 mg x 3/jour antipyrétique)
- Douleurs inflammatoires
- Règles douloureuses
- Traumatismes avec œdème

3e intention : Aspirine (500 mg-1g x 3/jour maximum)
- Cas spécifiques où l'effet anti-agrégant plaquettaire est recherché
- Échec des autres traitements

Aspirine cardioprotectrice : Un médicament très spécialisé


ATTENTION : L'aspirine cardioprotectrice n'est JAMAIS un conseil général !

Effet irréversible : L'aspirine bloque définitivement l'enzyme COX-1 des plaquettes

Demi-vie plaquettaire : 7-10 jours pour renouveler toutes les plaquettes

Conséquence : Une seule prise bloque l'hémostase pendant une semaine complète

Jamais d'automédication cardiovasculaire - le rapport bénéfice/risque est hautement individuel.

Applications thérapeutiques modernes

Cardiologie

Prévention secondaire : Après infarctus ou AVC, réduction de 21% des récidives
Prévention primaire : Débat en cours, balance bénéfice/risque individuelle
Syndrome coronarien aigu : 250 mg iv en urgence

Usage antalgique ponctuel (500 mg-1g)

Indications spécifiques :
- Céphalées de tension (si paracétamol insuffisant)
- Douleurs dentaires (anti-inflammatoire utile)
- Douleurs menstruelles
Durée maximale : 3 jours sans avis médical

Dangers méconnus et potentiellement mortels


Syndrome de Reye chez l'enfant

Interdit absolu : Jamais d'aspirine avant 16 ans, sauf prescription spécialisée (maladie de Kawasaki)

Symptômes d'urgence : Vomissements persistants + troubles neurologiques après infection virale

Action : Urgences immédiatement


Hémorragies digestives

Chiffres : 2000 morts par an en France liées aux hémorragies digestives

Signes d'alarme : Selles noires (méléna), vomissements de sang, douleurs abdominales intenses

Action : Urgences immédiatement, arrêt de l'aspirine

Interactions dangereuses

Anticoagulants (Sintrom, Xarelto) : Risque hémorragique majeur
Corticoïdes : Multiplication du risque d'ulcère
Alcool : Potentialisation des effets gastrotoxiques
Méthotrexate : Risque de toxicité rénale

Reconnaître une intoxication à l'aspirine


Surdosage aigu (>150 mg/kg)

Signes précoces : Bourdonnements d'oreilles (acouphènes), troubles auditifs
Signes graves : Confusion, hyperventilation, troubles du rythme cardiaque, mydriase (pupilles dilatées), convulsions
Action : Urgences, lavage gastrique, alcalinisation urinaire

Conseils pratiques d'utilisation

Aspirine antalgique ponctuelle :
- Dose adulte : 500 mg à 1g, maximum 3g/jour
- Durée maximale : 3 jours sans avis médical
- Avec quoi ? Pendant ou après les repas, avec un verre d'eau
- Jamais à jeun : Risque d'ulcération gastrique

Formes galéniques modernes :
- Aspirine protégée (enrobée) : Meilleure tolérance gastrique
- Aspirine effervescente : Absorption plus rapide


Surveillance médicale nécessaire

Traitement prolongé : Bilan rénal, hépatique, numération tous les 3 mois
Personnes âgées : Attention fonction rénale, interactions multiples
Insuffisance cardiaque : Prudence, risque de décompensation

L'ironie finale de cette histoire

En 1994, soixante-quinze ans après avoir perdu la marque "Aspirin" à cause du Traité de Versailles, Bayer rachète sa propre filiale américaine Sterling Drug pour... un milliard de dollars ! La firme allemande a payé un milliard pour récupérer une marque qu'elle possédait déjà en 1918.

Et voici peut-être l'ironie suprême : Albert Hofmann (le découvreur du LSD) et Felix Hoffmann (l'inventeur de l'aspirine) portent presque le même nom, ont tous deux révolutionné la pharmacologie... mais n'ont aucun lien de parenté.

Épilogue : L'aspirine n'a pas fini de nous surprendre

Aujourd'hui, l'aspirine continue d'étonner les chercheurs. Des études explorent son potentiel contre la maladie d'Alzheimer, le COVID long, et diverses formes de cancer. À plus de 125 ans, ce médicament centenaire n'a visiblement pas dit son dernier mot.

Arthur Eichengrün, depuis sa tombe suisse, peut se consoler : en 1999, Walter Sneader, professeur de pharmacie à Glasgow, a définitivement établi sa paternité sur l'aspirine. Bayer continue de nier, mais l'histoire a tranché.

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