De Marie Curie aux rayons FLASH

Quand la radioactivité devient thérapie : comment une femme obstinée a transformé un phénomène mystérieux en arme de précision contre le cancer

Il y a quelque chose de profondément ironique dans le fait que les substances les plus dangereuses de notre planète finissent souvent par devenir nos meilleures alliées. Prenez la digitaline, extraite de la digitale pourpre, plante mortellement toxique qui sauve aujourd'hui des millions de cardiaques. Ou cette moisissure que Fleming faillit jeter à la poubelle et qui révolutionna l'histoire de la médecine. Marie Curie découvrit le radium en 1898, substance si radioactive qu'elle brillait dans le noir et brûlait tout ce qu'elle touchait. Un siècle plus tard, cette même radioactivité constitue l'une de nos armes les plus sophistiquées contre le cancer. Comme quoi, en médecine, les plus belles histoires commencent souvent par "au fait, cette chose qui nous tue pourrait peut-être nous sauver."

Marie Curie dans son laboratoire avec ses tubes de radium lumineux

Marie Curie contemplant ses éprouvettes de radium qui brillaient dans l'obscurité

Quand la découverte brûle littéralement

Tout commence bien avant les fameux rayons X de Röntgen. En 1881, Pierre Curie et son frère Jacques découvrent la piézo-électricité – ce phénomène où certains cristaux génèrent un courant électrique sous pression. Pierre Curie, qui deviendra prix Nobel de physique en 1903 avec Marie, était de ces scientifiques purs et durs qui refusaient les honneurs. Il faillit même refuser le prix Nobel parce qu'Henri Becquerel n'y était pas associé dès le départ.

En 1901, Henri Becquerel, découvreur de la radioactivité, observa quelque chose d'inquiétant. Le tube de radium qu'il portait dans la poche de son gilet provoquait une brûlure sur sa peau. Pierre, avec cette curiosité scientifique qui le caractérisait, reproduisit l'expérience sur son propre bras. Même résultat : brûlure garantie.

Au lieu de se dire "évitons ça à l'avenir", Pierre eut cette intuition contre-intuitive qui change le cours de l'histoire : "Et si cette substance qui brûle la peau pouvait soigner les tumeurs ?" C'était exactement le genre de logique paradoxale qui fait progresser la médecine – un peu comme Fleming observant sa moisissure, mais en plus douloureux.

Marie, elle, vivait littéralement avec la radioactivité. Ses mains brillaient dans le noir, phénomène qu'elle trouvait "magnifique" sans comprendre qu'il annonçait sa mort future. Elle rangeait ses éprouvettes de radium sur sa table de nuit pour admirer leur lueur verte dans l'obscurité – à peu près aussi sage que de collectionner des grenades dégoupillées.

19 avril 1906, 14h30 : drame au n°2 rue Dauphine

Le 19 avril 1906, vers le milieu de l'après-midi, Pierre Curie sort d'une réunion de professeurs dans le quartier Latin. À 47 ans, ce prix Nobel est déjà affaibli par des années d'exposition au radium. Il traverse la rue Dauphine dans le 6ème arrondissement, à cette intersection chaotique où convergent le quai Conti, le quai des Grands Augustins et le pont Neuf – un carrefour qui créait déjà des embouteillages à l'époque des fiacres.

Pierre, distrait et probablement souffrant (les effets du radium, sans doute), glisse sur le macadam rendu glissant par la pluie printanière. Un camion hippomobile de six tonnes chargé d'uniformes militaires le renverse et l'écrase instantanément au numéro 2 de la rue. La roue arrière du véhicule lui broie le crâne.

Marie, veuve à 38 ans avec deux filles, Irène et Ève, note dans son journal cette phrase déchirante : "Pierre dort, maintenant sous la terre ; c'est la fin de tout, de tout, de tout." Elle se trompait : ce n'était que le début d'une aventure encore plus extraordinaire.

Marie Curie donnant son premier cours à la Sorbonne en 1906

5 novembre 1906 : Marie Curie devient la première femme à enseigner à la Sorbonne

Une chaire et un défi

Le 5 novembre 1906, Marie entre dans l'amphithéâtre de la Sorbonne pour son premier cours. Elle devient la première femme à enseigner dans cette institution vénérable, reprenant exactement là où Pierre s'était arrêté dans son cours magistral. Imaginez la pression : remplacer un génie devant un amphithéâtre probablement sceptique, tout en portant le deuil de l'homme de votre vie.

Le scandale qui faillit tout faire capoter

Mais quatre ans plus tard, Marie commet ce que la société de l'époque considère comme un péché mortel : elle tombe amoureuse.

Paul Langevin était exactement le genre d'homme à faire tourner les têtes. Physicien brillant, ancien élève de Pierre, concurrent d'Einstein sur la relativité, assez téméraire pour escalader la Tour Eiffel afin d'étudier l'électricité atmosphérique. Marie, vulnérable après quatre années de veuvage, trouve en lui un réconfort qui se transforme rapidement en passion dévorante.

Le problème ? Paul était marié et père de quatre enfants. En 1910, il loue discrètement un appartement dans le Quartier Latin pour leurs rendez-vous secrets.

En novembre 1911, pendant qu'ils assistent ensemble à un congrès de physique à Bruxelles, la bombe explose. Un journal tire à 750 000 exemplaires avec ce titre délicieusement daté : "Une histoire d'amour : Madame Curie et le professeur Langevin, les feux du radium viennent d'allumer un incendie dans le cœur du savant qui étudie leurs actions." On savait faire des titres, à l'époque.

Jeanne Langevin, l'épouse bafouée, avait fait cambrioler l'appartement secret pour voler les lettres de sa rivale. Le 23 novembre 1911, L'Œuvre publie un numéro spécial de vingt-six pages intitulé "Les scandales de la Sorbonne. Pour une mère", contenant commentaires perfides et extraits de correspondance.

Une épidémie de duels

S'ensuit alors une épidémie de duels blancs digne d'un vaudeville : le 24 novembre, duel entre le rédacteur en chef de L'Action française et un journaliste de Gil Blas ; le 25 novembre, duel entre le rédacteur de Gil Blas et Gustave Téry de L'Œuvre ; le 26 novembre, duel "blanc" entre Langevin et Téry, deux normaliens qui refusèrent de tirer l'un sur l'autre ; enfin le 28 novembre, dernier duel entre deux autres journalistes. Paris comptait apparemment plus de duellistes que de bons tireurs.Pour l'anecdote, les duels au pistolet en 1911 suivaient des règles strictes : 25 pas de distance, un seul coup chacun. Beaucoup se terminaient "en l'air" pour satisfaire l'honneur sans tuer personne – la Belle Époque préférait le symbole à l'effusion de sang.

Duel entre Pierre Mortier (Gil Blas) et Gustave Téry (L'Œuvre)

Duel entre Pierre Mortier (Gil Blas) et Gustave Téry (L'Œuvre) suite au scandale Curie-Langevin

Double ironie : prix Nobel et paria

Au même moment – le comble de l'ironie –, Marie apprend qu'elle va recevoir son deuxième prix Nobel, cette fois en chimie. Scientifique d'exception, elle est la première femme à recevoir un prix Nobel et la seule personne à en recevoir deux dans des domaines scientifiques distincts. Mais l'Académie suédoise, horrifiée par le scandale, lui suggère "discrètement" de ne PAS venir le chercher. Les statuts de la Fondation Nobel, proclamés en 1901, restaient flous sur ce genre de situation délicate – aucun Nobel n'avait encore défrayé la chronique amoureuse.

Marie répond avec cette dignité qui la caractérise : "Il n'y a aucune connexion entre mon travail scientifique et les faits de ma vie privée." Elle prend le train pour Stockholm, serre la main du roi Gustaf V, et défie ainsi toute une époque.

Le mystère des mathématiques oubliées

D'ailleurs, savez-vous pourquoi il n'existe pas de prix Nobel de mathématiques ? La légende veut qu'Alfred Nobel ait exclu cette discipline par jalousie envers le mathématicien Gösta Mittag-Leffler, supposé rival amoureux. Problème : Nobel n'était pas marié ! L'explication la plus probable ? Nobel privilégiait les découvertes "apportant un grand bénéfice à l'humanité" et considérait les maths comme un simple outil pour la physique ou la médecine. Ironie de l'histoire : les algorithmes mathématiques révolutionnent aujourd'hui la médecine de précision que Marie Curie n'aurait jamais pu imaginer.

1914 : "Mon malheureux pays natal"

Puis vient la guerre, et Marie prononce cette phrase qui résume son engagement : "Je suis déterminée à mettre toutes mes forces au service de mon pays d'adoption, maintenant que je ne peux plus rien faire pour mon malheureux pays natal." Sa Pologne natale n'existe plus, rayée de la carte par les puissances européennes.

Sa première réaction confine à la naïveté : elle envoie Irène et Ève en sécurité en Bretagne, puis part à Bordeaux avec une valise en plomb contenant l'étalon radium français. Comme si les Allemands avaient prévu de voler spécifiquement son radium ! Mais rapidement, elle comprend l'enjeu réel : les hôpitaux militaires manquent cruellement d'appareils à rayons X, pourtant vitaux pour localiser balles et éclats d'obus avant toute chirurgie.

"Je suis déterminée à mettre toutes mes forces au service de mon pays d'adoption, maintenant que je ne peux plus rien faire pour mon malheureux pays natal."
Marie Curie, 1915

Les vraies "Petites Curies"

Contrairement à la légende tenace, Marie n'inventa pas les voitures radiologiques – elles existaient déjà depuis 1905, en très petit nombre. Mais elle eut le génie de comprendre leur potentiel et de les déployer massivement. C'est la différence entre inventer le téléphone et créer le réseau qui permet à tout le monde de s'en servir.

Elle devient directrice du service de radiologie de la Croix-Rouge et se lance dans une entreprise titanesque. Elle récupère plus de 200 véhicules donnés par de riches bienfaiteurs, sollicite l'aide de constructeurs d'appareils et de carrossiers. Ce qu'on appellera plus tard les "Petites Curies" – terme inventé par sa fille Ève en 1938 dans sa biographie – abritent une dynamo, un appareil à rayons X, du matériel photographique et des rideaux pour faire l'obscurité nécessaire.

En 1916, à 49 ans, Marie passe son permis de conduire. Imaginez : une double prix Nobel apprenant à manier un volant pour mieux servir sur le front ! Elle sillonne les champs de bataille de la Marne à Verdun, parfois accompagnée de sa fille Irène, alors adolescente.

Marie Curie au volant d'une Petite Curie sur le front

Marie Curie au volant d'une "Petite Curie" : à 49 ans, elle apprend à conduire pour mieux servir

Les chiffres donnent le vertige : plus d'un million d'examens radiologiques réalisés pendant la guerre, dont un millier effectués par Marie elle-même. Elle forme également plus de 150 femmes à la radiologie, créant ainsi les premières techniciennes en électroradiologie médicale.

Comble de l'histoire : malgré cet engagement héroïque, Marie ne reçut jamais aucune reconnaissance officielle. Ni Légion d'honneur, ni médaille militaire. Rien. Comme si sauver des milliers de vies était juste un passe-temps de dame de la haute société.

"Après les rayons qui dévoilent, les rayons qui soignent"

Après la guerre, Marie ne s'arrête pas là. Elle formule cette vision prophétique : "Après les rayons qui dévoilent, les rayons qui soignent." En 1896 déjà, le Dr Victor Despeignes à Lyon avait tenté le premier traitement aux rayons X d'un cancer de l'estomac. Il est connu pour avoir été le premier à tenter, en juillet 1896, juste après la découverte des rayons X au début novembre 1895, le traitement aux rayons X d'un malade du cancer de l'estomac (l'issue fut néanmoins fatale). Mais le principe était posé : la radioactivité pouvait détruire les cellules malades.

En 1921, Marie crée l'Institut du Radium avec Claudius Régaud, qui deviendra l'Institut Curie, premier centre français de lutte contre le cancer.

L'héritage révolutionnaire : l'Institut Curie aujourd'hui

Aujourd'hui, l'Institut Curie que Marie a fondé dispose du plateau technique de radiothérapie le plus complet d'Europe : 15 salles de traitement, 97 000 séances par an. Dans ces salles ultramodernes, j'ai récemment suivi une patiente de 17 ans atteinte d'un méningiome de haut grade. Abandonnée par ses parents, ne voyant plus que sa grand-mère, elle souffrait de maux de tête constants. Son IRM de contrôle pour vérifier la stabilité de sa tumeur me rappelait que Marie Curie aussi avait dû affronter l'adversité avec pour seules armes sa science et sa détermination.

Mais le plus extraordinaire, c'est que la révolution continue exactement là où Marie l'avait commencée. En 2014 – soit 80 ans après la mort de Marie –, les chercheurs de l'Institut Curie découvrent l'effet "FLASH". Cette technique révolutionnaire délivre des rayons très intenses en moins d'une seconde (contre plusieurs minutes en radiothérapie classique), détruisant les cellules tumorales tout en épargnant les tissus sains. C'est 1000 fois plus rapide que la radiothérapie conventionnelle !

FRATHEA : le projet du futur

Le projet FRATHEA, lancé en 2025 avec 37 millions d'euros de financement, vise à installer le premier irradiateur médical FLASH au monde d'ici 2028. L'objectif : traiter les cancers incurables, ceux pour lesquels nous n'avons toujours pas de solution satisfaisante. Cancer du poumon, du pancréas, tumeurs cérébrales, pédiatriques – les espoirs sont immenses.

La révolution de la médecine de précision

Si Marie Curie revenait aujourd'hui, elle serait ébahie par ce que sa découverte a engendré. La radiothérapie moderne utilise désormais l'intelligence artificielle pour planifier les traitements. Des algorithmes analysent les images IRM en temps réel pour adapter les faisceaux de radiation pendant la séance, un peu comme un GPS qui recalcule votre itinéraire en permanence.

Plus fascinant encore : nous combinons maintenant la radiothérapie avec l'immunothérapie. Le principe ? Les rayons abîment légèrement les cellules cancéreuses, ce qui "réveille" le système immunitaire et lui apprend à reconnaître la tumeur. C'est comme si on apprenait aux gendarmes à identifier un criminel en leur montrant ses empreintes digitales.

Ce que vous devez savoir aujourd'hui

Deux tiers des patients atteints de cancer recevront une radiothérapie. Si vous êtes concerné, voici les questions essentielles :

🏥 Questions à poser à votre oncologue

  • "Quel type de radiothérapie me proposez-vous ?" Radiothérapie externe, curiethérapie, stéréotaxie... chaque technique a ses indications précises
  • "Puis-je bénéficier des nouvelles techniques ?" IMRT, radiothérapie guidée par l'image, protonthérapie... les options se multiplient
  • "Quels sont les effets secondaires ?" Chaque localisation a ses particularités, mais les effets peuvent être systémiques et parfois inévitables
  • "Combien de séances sont prévues ?" Les nouvelles techniques permettent souvent de réduire le nombre de séances
  • "Puis-je participer à un essai clinique ?" Les innovations comme le FLASH passent d'abord par la recherche clinique

La radiothérapie dans votre parcours de soins

Contrairement aux idées reçues, la radiothérapie moderne est remarquablement bien tolérée. Les patients peuvent souvent continuer à travailler pendant leur traitement. Aux urgences, j'ai vu des patients en pleine radiothérapie venir pour des motifs sans rapport – entorse, migraine – et découvrir qu'ils étaient en traitement seulement en lisant leur dossier.

🔬 Ce qui a changé depuis Marie Curie

  • Précision millimétrique : Nous ciblons désormais les tumeurs avec une précision de 1-2 millimètres
  • Séances plus courtes : 5 séances au lieu de 35 pour certains cancers du sein
  • Moins d'effets secondaires : Protection active des organes sains grâce à l'imagerie
  • Traitement ambulatoire : Vous rentrez chez vous après chaque séance
  • Personnalisation : Dosage adapté à votre génétique tumorale

L'avenir de la radiothérapie

Marie serait probablement fascinée de voir que sa "substance qui brûle" est devenue une arme de précision capable de cibler une tumeur au millimètre près, tout en préservant les organes vitaux environnants. Les techniques actuelles n'ont plus grand-chose à voir avec les balbutiements de son époque :

Radiothérapie stéréotaxique : Précision millimétrique pour les tumeurs cérébrales
Protonthérapie : Faisceaux de protons qui s'arrêtent exactement dans la tumeur
Radiothérapie FLASH : Ultra-rapide, préserve les tissus sains
Curiethérapie moderne : Sources radioactives implantées directement dans la tumeur

Marie Curie mourut en 1934 d'une anémie aplasique, conséquence directe de son exposition au radium. Ironie suprême : celle qui découvrit la radioactivité en mourut, mais son héritage continue de sauver des millions de vies.

De la moisissure de Fleming aux rayons de Curie, même philosophie : transformer l'observation en espoir, et ne jamais accepter que "c'est comme ça" soit une réponse suffisante.

La prochaine fois que vous entendez parler de radiothérapie...

Pensez à Marie roulant sur les chemins boueux de Verdun avec sa "Petite Curie". cette femme qui refusa de se taire face au scandale et qui transforma sa douleur en détermination. Rappelez-vous que chaque innovation médicale d'aujourd'hui porte en elle un peu de cette obstination qui caractérisait la double prix Nobel.

Explorez d'autres histoires et conseils médicaux

Découvrez comment d'autres découvertes du passé éclairent la médecine d'aujourd'hui

Retour aux articles