Ce chirurgien sans patients a découvert l'insuline en 3 lignes à 2h du matin... et sauvé 400 millions de diabétiques

Comment une nuit d'insomnie changea l'histoire de la médecine

31 octobre 1920, 2 heures du matin, London, Ontario. Frederick Banting n'arrivait pas à dormir. Ce chirurgien orthopédiste de 29 ans avait de bonnes raisons d'être insomniaque : en 28 jours d'exercice médical, il n'avait examiné aucun patient. Aucun. Pour survivre, il donnait des cours d'anatomie à temps partiel à l'université locale, préparant laborieusement ses conférences dans sa petite maison.

Cette nuit-là, penché sur un article médical particulièrement soporifique intitulé "La relation des îlots de Langerhans au diabète", Banting griffonna machinalement une note qui allait changer le cours de l'histoire :

Ligaturer les canaux pancréatiques du chien. Garder les chiens vivants jusqu'à ce que les acini dégénèrent en laissant les îlots intacts. Tenter d'isoler leur sécrétion interne pour traiter la glycosurie.
— Frederick Banting, 31 octobre 1920, 2h du matin

Il ne le savait pas encore, mais il venait d'écrire la prescription pour sauver des millions de vies.

L'enveloppe scellée du génie oublié

Pendant que Banting peinait à lancer sa carrière, à Paris, un homme nommé Eugène Gley était déjà passé à côté du scoop du siècle. Quinze ans plus tôt, en 1905, ce physiologiste français avait mené exactement les mêmes expériences qui s'avéraient fructueuses. Ses extraits pancréatiques réduisaient la glycémie chez les chiens diabétiques. Il avait découvert l'insuline.

Mais voici le détail qui va vous faire bondir de votre chaise : Gley rédigea ses résultats, les scella dans une enveloppe, et la remit à la Société Française de Biologie avec cette instruction : "À n'ouvrir qu'à ma demande expresse." Puis il... n'y repensa jamais.

L'enveloppe resta fermée pendant seize ans.

Ce n'est qu'en 1921, quand les journaux du monde entier annoncèrent la découverte de Banting, que Gley se souvint soudain de son enveloppe. Paniqué, il demanda qu'on l'ouvre. Dedans, noir sur blanc, se trouvait la découverte de l'insuline, datée de 1905.

Gley venait de réaliser qu'il avait "découvert l'insuline sans le savoir" et que sa procrastination lui avait coûté l'immortalité scientifique. Dans les annales de l'histoire, peu d'occasions ratées furent aussi cruelles.

Eugène Gley et son livre The Internal Secretions

Eugène Gley (1857-1930) et son livre "The Internal Secretions" (1917) - l'homme qui découvrit l'insuline en 1905 et l'oublia dans une enveloppe scellée pendant 16 ans

Le laboratoire de la dernière chance

Pendant que cette découverte dormait dans les archives parisiennes, de l'autre côté de l'Atlantique, un jeune chirurgien canadien sans patients faisait les cent pas dans sa petite maison de London, Ontario.

Armé de sa note de 2h du matin, Banting débarqua au bureau de John James Rickard Macleod, le chef du département de physiologie de l'université de Toronto. Macleod, expert international du métabolisme des glucides, considéra ce chirurgien de campagne avec un scepticisme à peine déguisé.

Il fallut trois entrevues à Banting pour convaincre Macleod. Ce dernier finit par céder, moins par conviction que par lassitude : il offrit à ce provincial un petit laboratoire poussiéreux, quelques chiens d'expérimentation, et l'assistance d'un étudiant en médecine de 22 ans choisi à pile ou face : Charles Best.

L'été 1921 commença. Macleod partit en vacances en Écosse, laissant Banting et Best seuls avec leurs chiens et leur rêve impossible.

Frederick Banting et Charles Best dans leur laboratoire

Frederick Banting (29 ans) et Charles Best (22 ans) dans leur laboratoire de Toronto, été 1921

La "boue brune épaisse" qui sauvait des vies

Ce qui se passa dans ce laboratoire du Medical Building de Toronto tenait à la fois du génie et de l'acharnement désespéré. Banting et Best travaillaient jour et nuit, préparant des extraits pancréatiques qui ressemblaient à ce que leurs collègues sceptiques appelaient de la "thick brown muck" - une boue brune épaisse.

Mais cette boue avait un pouvoir extraordinaire : injectée à des chiens diabétiques, elle faisait chuter leur glycémie. Pour la première fois dans l'histoire, quelqu'un contrôlait le diabète.

Il y avait un problème de taille : l'hypothèse de départ de Banting était complètement fausse. Sa théorie sur la ligature des canaux pancréatiques ? Inutile. Ses extraits de pancréas "dégénéré" ? Pas meilleurs que ceux de pancréas frais. Mais au lieu de s'entêter, Banting et Best eurent la sagesse d'abandonner leur théorie et de poursuivre ce qui fonctionnait.

Fin novembre 1921, ils découvrirent que les pancréas de fœtus de veau, riches en îlots de Langerhans, donnaient d'excellents résultats. Soudain, leur approvisionnement devint aussi simple qu'une visite à l'abattoir local.

La bagarre de laboratoire

En décembre 1921, James Bertram Collip, jeune biochimiste, rejoignit l'équipe pour purifier l'extrait. Son travail fut crucial : il développa une méthode d'extraction à l'alcool qui donnait une préparation suffisamment pure pour être injectée aux humains.

Mais quand Banting et Best demandèrent à Collip de révéler sa méthode, celui-ci refusa catégoriquement. Il comptait breveter son procédé pour en tirer profit personnel.

Ce qui suivit ne figure dans aucun manuel de sciences

Certaines sources mentionnent que Banting serra les poings, et que les choses devinrent physiques. Secoué, Collip aurait finalement accepté de ne pas profiter financièrement de la découverte.

James Bertram Collip dans son laboratoire

James Bertram Collip (1892-1965) : le biochimiste qui développa la méthode de purification à l'alcool

Le miracle du 23 janvier

Leonard Thompson avait 14 ans et pesait 29 kilos. Dans le service diabétique du Toronto General Hospital, ce squelette vivant était en acidocétose, proche de la mort. Le diabète de type 1 était alors une condamnation à mort absolue. Les enfants diabétiques étaient soumis à des "régimes de famine" qui ne faisaient que retarder l'inévitable.

Le 11 janvier 1922, Leonard reçut sa première injection d'extrait pancréatique. Résultat : nul. Sa glycémie ne bougea pas, et il développa même un abcès au point d'injection.

Douze jours plus tard, le 23 janvier, on lui injecta l'extrait purifié de Collip.

Le miracle en chiffres - 23 janvier 1922

Avant injection : Glycémie 520 mg/dl, cétonurie 71g, état comateux

1 heure après : Glycémie 120 mg/dl

4 heures après : Cétonurie 9g, patient conscient et vif

Résultat : "Le garçon devint plus vif, plus actif, avait meilleure mine et dit se sentir plus fort"

Ce qui se passa ensuite fut décrit par l'historien Michael Bliss comme "l'approche la plus proche de la résurrection du corps que notre société séculaire puisse accomplir."

Leonard Thompson vécut encore 13 ans avec son diabète.

Leonard Thompson avant et après traitement insuline

Leonard Thompson (1908-1935) : transformation spectaculaire entre décembre 1922 (15 pounds) et février 1923 (29 pounds) grâce à l'insuline

Le service des miracles

Dans les jours qui suivirent, Banting, Best et Collip se précipitèrent dans le service diabétique avec leurs flacons d'insuline. Six enfants gisaient dans le coma diabétique. Ils les injectèrent un par un.

Quand ils eurent terminé avec le sixième enfant, ils pouvaient entendre les parents du premier pleurer et crier de bonheur : leur fils s'était réveillé.

C'était littéralement une résurrection.

Les miraculés de Toronto

Teddy Ryder, 5 ans, 12 kilos, fut transformé en "un garçon vigoureux et heureux au visage rond et aux épais cheveux bruns." Il mourut en 1993 à 76 ans.

Elizabeth Hughes, 14 ans, 20 kilos, fille du Secrétaire d'État américain, vécut une "vie normale" avant de mourir en 1981 d'insuffisance cardiaque.

Ces enfants avaient été sauvés par de la "boue brune épaisse" préparée dans un laboratoire poussiéreux de Toronto.

Le prix de la gloire

En 1923, Frederick Banting et John Macleod reçurent le prix Nobel de physiologie ou médecine. Banting fut furieux : pourquoi Macleod et pas Best ? Il menaça même de refuser le prix.

Finalement, il l'accepta mais annonça immédiatement qu'il donnait la moitié de sa récompense financière à Best, reconnaissant publiquement sa contribution. Macleod suivit et donna sa moitié à Collip.

L'esprit philanthropique des découvreurs

Banting déclara : "L'insuline ne m'appartient pas, elle appartient au monde." Les découvreurs vendirent leur brevet à l'université de Toronto pour un dollar symbolique chacun, refusant de s'enrichir sur la souffrance humaine.

L'Ozempic : l'héritage moderne de l'insuline

Un siècle après la découverte de Banting, une autre molécule révolutionne la prise en charge du diabète - et bien au-delà. L'Ozempic (sémaglutide), ce médicament aux 76,58 euros le stylo qui fait tant parler de lui, incarne parfaitement l'évolution de notre approche du diabète.

Le principe révolutionnaire

Contrairement à l'insuline qui remplace une hormone défaillante, l'Ozempic imite une hormone naturelle : le GLP-1 (Glucagon-Like Peptide-1). Cette molécule astucieuse stimule la production d'insuline uniquement quand la glycémie est élevée, évitant ainsi les hypoglycémies redoutées par tous les diabétiques.

Stylos Ozempic

Stylos Ozempic : technologie moderne pour un principe révolutionnaire inspiré de Banting

L'effet Wegovy : quand le diabète rencontre l'obésité

Le paradoxe moderne ? La même molécule (sémaglutide) existe sous deux noms : Ozempic pour le diabète, Wegovy pour l'obésité. Une injection hebdomadaire qui fait fondre les kilos aussi efficacement qu'elle contrôle la glycémie. Les patients perdent en moyenne 15% de leur poids - du jamais vu en médecine !

L'ironie ?

Leonard Thompson, le premier enfant sauvé par l'insuline en 1922, n'a jamais payé un centime pour son traitement. Banting et Best avaient vendu leur brevet pour 1 dollar symbolique, refusant de s'enrichir sur la souffrance humaine.

Un siècle plus tard, l'industrie pharmaceutique a quelque peu changé d'approche...

L'héritage en perspective

De l'insuline "boue brune" de 1922 à l'Ozempic high-tech de 2025, même philosophie : transformer l'observation scientifique en espoir thérapeutique. Banting serait probablement fasciné par ces stylos connectés qui calculent automatiquement les doses et envoient les données à distance.

Mais il serait sans doute moins enthousiaste par les batailles juridiques autour des brevets et les pénuries organisées qui privent certains patients de leurs traitements.

L'héritage éternel d'une nuit d'insomnie

Aujourd'hui, plus de 100 ans plus tard, des millions de diabétiques dans le monde vivent grâce à cette nuit d'insomnie du 31 octobre 1920. Chaque injection d'insuline est un écho de cette note griffonnée à 2h du matin par un chirurgien sans patients qui ne trouvait pas le sommeil.

L'Ozempic et ses semblables poursuivent cette révolution, avec leurs propres promesses et leurs propres contradictions. Mais l'esprit de Banting perdure : ne jamais accepter que "c'est comme ça" soit une réponse suffisante face à la souffrance humaine.

Parfois, l'insomnie change le monde.

Et quelque part en France, dans les archives de la Société Française de Biologie, l'enveloppe de Gley nous rappelle que le génie ne suffit pas : il faut aussi se souvenir d'ouvrir ses lettres.

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